Les organisations culturelles de l'avenir

Les 7 et 8 novembre 1997, la Chaire de gestion des arts de l'École des Hautes Études commerciales de l'Université de Montréal organisait un colloque sur le thème «Les Organisations culturelles de l'avenir». Invitée à prononcer un discours lors de l'ouverture, la présidente-directrice générale du Conseil, Mme Marie Lavigne, a dressé le portrait de la situation des organisations culturelles québécoises sans cesse confrontées à de nouveaux défis de gestion. Elle a également rappelé l'importance de leur mission.

Faits saillants


Texte intégral



Faits saillants «De façon générale en Occident, affirmait Mme Lavigne, les gestionnaires culturels sont confrontés aux mêmes problématiques du vieillissement des publics, de la fragmentation des marchés, de la réduction de l'aide publique, de la stagnation et de la complexité des modes du financement privé et de la mondialisation des références culturelles.

«Les organisations culturelles évoluent dans un contexte bien spécifique, poursuivait la présidente-directrice générale. Elles sont, pour leur survie, tributaires, d'une part, des règles d'une économie de marché et, d'autre part, des exigences d'un service public découlant du droit des citoyens à la culture. Mais fondamentalement, leur raison d'être c'est le rêve d'un artiste ; c'est la création, la conservation, la production ou la diffusion d'œuvres ou d'un savoir qui ne sont ni des marchandises ni des "services essentiels".»

Dans son allocution, Mme Lavigne a également insisté sur «la nécessité de préserver un espace non mercantile dans le rapport entre l'art et la société, entre la culture et la société.» Elle a finalement exhorté les administrateurs à ne pas oublier que la dimension artistique ou culturelle est la raison d'être de ce qu'ils administrent.

La présidente-directrice générale du Conseil a profité de l'occasion pour saluer le travail des directeurs des compagnies artistiques et des organisations culturelles. «On leur demande de faire du développement avec des budgets stagnants et de soutenir une démarche à risque sans mettre en péril la situation financière de leur organisation. Ils sont de véritables funambules de la gestion. À ce jour, le milieu culturel a fait preuve d'une adresse remarquable pour concilier l'apparemment inconciliable.»

Pour sa part, André Leclerc, le directeur général des Programmes, a participé à un panel sur le thème «Les Arts en transition», où furent rapportées les diverses transformations socio-économiques que subissent les entreprises culturelles. Ce débat s'inscrivait dans la foulée du rapport publié par la Conférence canadienne des arts sur ces enjeux. Les deux autres participants du panel étaient Simon Brault, directeur général de l'École nationale de théâtre du Canada, et François Lachapelle, directeur du Musée régional de Rimouski.

Les autres sujets abordés lors de ce colloque portaient sur les nouveaux défis en gestion liés aux changements socioculturels, les changements dans le marché des biens culturels, les organisations en mutation et les métamorphoses entraînant une nouvelle économie de la culture. 





Texte de l'allocution de Mme Marie Lavigne, présidente-directrice générale du Conseil des arts et des lettres du Québec à l'ouverture du colloque «Les Organisations culturelles de l'avenir» organisé par la Chaire de gestion des arts - École des Hautes Études Commerciales, le 7 novembre 1997



Le colloque qui s'ouvre aujourd'hui aborde des aspects importants du développement des arts et de la culture au Québec en ce qu'il nous propose de réfléchir sur les modes de gestion des organisations culturelles de l'avenir.

La ministre de la Culture et des Communications aurait aimé participer à ces premiers échanges avec vous. Malheureusement, Madame Beaudoin ne peut être présente étant à la Semaine du cinéma du Québec à Paris, mais elle m'a priée de vous transmettre ses salutations et de féliciter les organisateurs de ce colloque pour cette initiative.

Les thèmes qui seront soulevés au cours de ce colloque nous fournissent une merveilleuse occasion d'actualiser nos perceptions sur l'environnement de la gestion des organisations artistiques et culturelles.


CONCILIER L'INCONCILIABLE ?
De façon générale en Occident, les gestionnaires culturels sont confrontés aux mêmes problématiques du vieillissement des publics, de la fragmentation des marchés, de la réduction de l'aide publique, de la stagnation et de la complexification des modes du financement privé et de la mondialisation des références culturelles. Il est donc essentiel que les organisations culturelles saisissent bien l'évolution des différentes variables pour s'adapter aux réalités de l'avenir. Il sera crucial qu'elles adaptent constamment leurs modes de gestion. Toutefois, quelles que soient les stratégies de gestion qui seront privilégiées ou les modèles de management retenus, il faut se rappeler une vérité toute simple, si simple qu'elle est devenue un lieu commun : un organisme culturel ne se gère pas comme n'importe quelle autre compagnie. Comme le dit si bien François Colbert, ça ne se gère pas comme une compagnie de petits pois.

Les organisations culturelles, il faut le redire, évoluent dans un contexte bien spécifique. Elles sont, pour leur survie, tributaires d'une part des règles d'une économie de marché et, d'autre part, des exigences d'un service public découlant du droit des citoyens à la culture. Mais fondamentalement, leur raison d'être c'est le rêve d'un artiste; c'est la création, la conservation, la production ou la diffusion d'oeuvres ou d'un savoir qui ne sont ni des marchandises ni des "services essentiels".

La production artistique doit s'accomplir dans le respect de la vision des créateurs et impose des exigences de réalisation qui souvent se heurtent aux budgets restreints et aux objectifs de rationalisation. Ainsi, comme les autres entreprises, les compagnies artistiques doivent vendre leur produit, aller chercher des revenus et assurer au minimum une situation budgétaire sans déficit.

Alors que les entreprises commerciales peuvent établir la valeur marchande du produit qu'elles offrent, les organismes artistiques, eux, doivent se préoccuper du droit du citoyen à l'accessibilité à la culture.

Comment concilier ces impératifs? Comment empêcher que les compromis inhérents à une gestion saine se fassent au détriment de la dimension artistique? Comment se doter des instruments appropriés pour atteindre le succès tout en évitant que la maîtrise de la règle du jeu, des instruments de gestion eux-mêmes, devienne la finalité? C'est là un des défis de la réflexion sur les organisations artistiques de l'avenir.


UN MODÈLE DE FINANCEMENT À CHEVAL ENTRE DEUX MONDES
Lorsqu'on parle de gestion d'organisations culturelles, il existe aussi une autre composante qui distingue notre environnement de celui des organisations culturelles de nos voisins américains ou des milieux culturels européens, notamment français et britannique.

Au Québec et au Canada, le système de financement des arts et de la culture est à mi-chemin entre le modèle européen qui mise sur le financement public et le modèle américain qui privilégie le financement privé.

D'un côté, la France et l'Angleterre, malgré la crise des finances publiques, demeurent attachées à un modèle étatique de financement et de gestion de la culture; dans ces pays, on continue à croire au rôle de l'art et de la culture comme facteurs centraux de l'identité collective et comme service public. D'un autre côté, le système américain est fortement soutenu par un mécénat privé, lui-même fortement encouragé par des incitatifs fiscaux, qui comble à lui seul 50% des besoins financiers des organismes; chez nos voisins américains, la logique entrepreneuriale de l'industrie culturelle s'impose à tout le secteur des arts et de la culture.

Notre système de financement des arts est, on le sait, à cheval entre ces deux modèles. Un tel modèle est théoriquement porteur d'une grande liberté pour les arts et la culture, car ni l'état ni les commanditaires privés ne peuvent prétendre être partenaires ou actionnaires majoritaires dans le financement de la plupart des organisations.

Mais cela, c'est de la théorie car en pratique la stagnation du financement public, d'une part, et, d'autre part, la tendance du secteur privé à abandonner le mécénat pour le remplacer par la commandite rendent le système de plus en plus difficile à gérer. Le résultat net, nous le connaissons. Pour survivre, les organisations artistiques d'ici doivent en moyenne avoir des revenus autonomes plus élevés qu'ailleurs. Et comme notre marché est limité, le nombre d'organismes en déficit est en constante progression.

Autre effet de notre modèle de financement, c'est le tiraillement constant des pouvoirs publics et des faiseurs d'opinion entre deux philosophies de la culture. Tour à tour, les tenants de la vision "industrielle" de la culture relayent ceux d'une vision "identitaire" de la culture, c'est-à-dire ceux qui voient la culture comme l'âme d'un peuple, comme pivot central de son identité.

Cette ambiguïté fait partie de notre environnement et je crois qu'elle ne risque pas d'être résolue dans un avenir rapproché. Car, tant le Québec que le Canada, sont encore aux prises avec une crise des finances publiques qui ne les incitent guère à accroître de façon substantielle le soutien public aux arts et à la culture et les amène à prôner une vision "industrielle" et mercantile.

Mais d'un autre côté, tant le Québec que le Canada vivent de perpétuelles crises d'identité à la Woody Allen qui les amènent périodiquement à faire acte de foi dans le rôle central de l'art et de la culture comme moteurs de leur conception respective et contradictoire de l'identité nationale. La dernière crise identitaire canadienne est porteuse de 25 millions pour le Conseil des arts du Canada... Cette mouvance fait partie de notre environnement géopolitique et les organisations culturelles n'ont d'autre choix que de vivre dans une certaine instabilité quant à leur positionnement à moyen et à long terme dans l'organisation sociale. Les diverses propositions ou politiques émises pour solutionner leurs problèmes reflètent bien l'ambivalence même de notre société face aux arts et à la culture.

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Les organisations culturelles, bien qu'en mutation, demeureront sans cesse confrontées à la triple exigence de la liberté de la création, de la nécessaire accessibilité de la population à la culture et de la rentabilité. Si je suis ici ce matin, c'est pour rappeler que la création est le geste par excellence de l'expression de la liberté, le geste qui révèle et célèbre la diversité de l'être humain. Geste qui ne peut être confiné à une finalité politique quelle qu'elle soit ou à un objectif économique si créateur d'emplois fut-il.

Si je suis ici ce matin, c'est pour rappeler de l'importance de ce geste et la nécessité de préserver un espace non mercantile dans le rapport entre les humains, entre l'art et la société, entre la culture et la société. C'est pour exhorter les administrateurs à ne pas oublier que la dimension artistique ou culturelle est la raison d'être de ce qu'ils administrent.

J'ai une grande admiration pour les gestionnaires des compagnies artistiques et des organisations culturelles. On leur demande de faire du développement avec des budgets stagnants et de soutenir une démarche à risque sans mettre en péril la situation financière de leur organisation.

Ils sont de véritables funambules de la gestion. À ce jour, le milieu culturel a fait preuve d'une adresse remarquable pour concilier l'apparemment inconciliable et nous n'avons d'autre choix que de continuer sur cette voie.

Je suis persuadée que les deux jours de ce colloque seront fertiles en réflexions et propices à l'émergence de solutions originales adaptées à la problématique sans cesse mouvante qui entoure le financement et la gestion des organisations culturelles.

Je vous souhaite à tous un excellent colloque.




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