Les stratégies d'action en région privilégiées par le Conseil des arts et des lettres du Québec

Allocution de Marie-Claire Lévesque, Présidente-directrice générale du Conseil des arts et des lettres du Québec, prononcée lors du forum "Ministère de la Culture et des Communications / Sociétés d’État" au Musée du Québec, à Québec, le 30 janvier 2002



Une culture est vivante si elle est réellement enracinée dans un territoire, intégrée aux valeurs partagées par une communauté et qu'elle se renouvelle.  La culture doit aussi être accessible à la population de chaque communauté et de chaque région et pouvoir s'y épanouir en toute liberté.

Afin de garantir l'autonomie de la création et d'associer les communautés artistiques à la gestion du soutien qui lui est destiné, le gouvernement du Québec a choisi de confier le soutien au développement des arts et des lettres à un organisme autonome, le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ).  Selon sa loi constitutive, le Conseil "a pour objet de soutenir, dans toutes les régions du Québec, la création, l'expérimentation et la production artistiques et d'en favoriser le rayonnement au Québec, dans le reste du Canada et à l'étranger".

Ce mandat est-il réalisable, compte tenu de la dynamique particulière qui est celle d'un conseil des arts?  Dynamique qui place le jugement par les pairs et l'excellence artistique à la base de tous les choix de soutien financier.  On peut certes en douter à première vue!

Cette réaction a été celle des milieux culturels régionaux au cours des mois qui ont suivi la création du Conseil.  Desservis auparavant avec compétence par les directions régionales du ministère de la Culture et des Communications présentes dans chacune des régions, les milieux culturels ne pouvaient que réagir négativement à l'action et au soutien d'un conseil des arts jugé centralisateur et étranger à leur réalité.  L'écart était grand et la recentralisation fut perçue comme un recul.

Ainsi, au lendemain de la création du Conseil des arts et des lettres du Québec, les demandes d'aide, principalement celles des artistes provenant des régions, ont diminué.  Ceux-ci, estimant qu'ils n'avaient aucune chance face aux artistes des grands centres davantage connus, ont renoncé à présenter des demandes.  En conséquence, les bourses versées aux artistes des régions ont diminué.


Un peu d'histoire récente
Face à cette situation, le Conseil a rencontré des artistes lors d'une tournée des régions et a posé un certain nombre d'actions afin d'améliorer l'accessibilité de ses programmes.

En plus de mettre sur pied un comité des régions dès 1995, l'un des premiers gestes du Conseil a été de constituer une enveloppe budgétaire d'un million de dollars réservée aux artistes ayant moins de dix ans de pratique et dont les demandes provenaient des régions autres que Québec et Montréal et de faire analyser ces demandes par un jury spécifique formé d'artistes provenant majoritairement des régions.  Le Conseil a aussi identifié parmi son personnel des répondants régionaux au sein des équipes disciplinaires.  Bien que ces derniers aient maintenu des liens avec les intervenants régionaux, le Conseil a cependant continué d'être perçu comme étant peu au fait des réalités régionales et peu accessible.

Comment alors rétablir le climat de confiance et être davantage présent en région?  Depuis sa création, le Conseil a cherché à identifier les pistes d'actions permettant d'inscrire la problématique régionale au cœur de ses priorités institutionnelles, à bâtir une stratégie et à la mettre en œuvre.

Les actions privilégiées par le Conseil pour soutenir l'expression d'une vie artistique dynamique en région s'articulent aujourd'hui autour de quatre axes principaux:
  • L'intégration de la problématique régionale dans l'organisation et le mode de fonctionnement du Conseil.
  • L'accentuation de la présence du Conseil en région.
  • La concertation avec les intervenants et les organismes régionaux.
  • La connaissance des besoins régionaux et le suivi de l'action du Conseil.


En continuité de cette stratégie, le Conseil a adopté en juin 2000 un plan d'interventions territoriales.  La mise en oeuvre de ce plan, bien que récente, est suffisamment avancée pour que nous puissions en tracer un bilan.



LES AXES PRIVILÉGIÉS

L'intégration de la problématique régionale dans l'organisation et le mode de fonctionnement du Conseil
Afin que la dimension régionale s'intègre à nos orientations et à nos actions prioritaires, le Conseil s'est doté d'un comité des régions.  Celui-ci est formé en parts égales de représentants externes et de membres du conseil d'administration.  Le Conseil s'est aussi doté d'une coordination de l'action régionale.  Ce mandat est actuellement rattaché à la direction des arts visuels, des arts médiatiques et de la littérature.  Cette dernière direction, en plus de planifier et de mettre en œuvre le plan d'intervention régionale, en trace un bilan et dépose annuellement un rapport d'activité au comité des régions.

Dans la continuité de son intervention au regard des bourses aux artistes, dont un montant de 1,4 M$ est maintenant réservé aux artistes des régions ayant moins de dix ans de pratique, le Conseil réserve aux projets artistiques provenant des organismes des régions autres que Québec et Montréal 30 % de l'enveloppe des projets de production en arts de la scène et 40 % de l'enveloppe allouée aux centres d'artistes en arts visuels et en arts médiatiques.  Le soutien à la circulation des activités artistiques et littéraires sur le territoire a aussi fortement augmenté.  De plus, le Conseil s'est doté, en 2001-2002, d'un programme expérimental intitulé Initiatives territoriales qui lui permet de soutenir des projets ne s'inscrivant pas dans le cadre de ses programmes réguliers, mais ayant un impact culturel important pour la région et qui sont appuyés par le milieu.


L'accentuation de la présence du Conseil en région
Le Conseil des arts et des lettres du Québec a accentué sa présence en région avec la création en 1998 des Prix du Conseil.  Ces prix sont octroyés à des artistes en partenariat principalement avec les conseils régionaux de la culture.

Le Conseil a aussi tenu à l'automne 1999 une série de rencontres interrégionales et pluridisciplinaires qui lui ont permis de préparer son plan d'activité 2000-2003 et, surtout, d'arrimer sa vision et ses actions avec les aspirations et réalités des milieux artistiques.

De plus, des rencontres disciplinaires et des rencontres d'information sur les programmes d'aide financière du Conseil sont planifiées.  Ces rencontres ont lieu selon les besoins exprimés par les milieux artistiques.  Par ces rencontres, le Conseil entend couvrir l'ensemble des secteurs artistiques et des régions à l'intérieur du cycle de son plan d'activité actuel.

Un plan de présence du personnel du Conseil est aussi établi au début de chaque année en fonction des activités artistiques prévues dans chaque région.


La concertation avec les intervenants et les organismes régionaux
Le Conseil des arts et des lettres du Québec a donc réalisé de nombreux gestes afin de mieux tenir compte de la problématique particulière des régions et d'en soutenir plus adéquatement le développement artistique.  Ce développement est bien réel.  De plus en plus, nous recevons des projets provenant des régions, de plus en plus d'organismes se produisent à l'extérieur de leur région et circulent ailleurs au Québec ou à l'international.  Ils invitent des metteurs en scène de l'extérieur et reçoivent des artistes et des écrivains en résidence.  Nous observons donc une synergie de plus en plus grande entre les artistes et les organismes artistiques des régions entre elles ou avec l'extérieur du Québec.

Cependant, le Conseil s'est rendu compte que cela n'était pas suffisant.  Avec des taux de réponse variant de 30 % à 50 % selon les programmes, un bon nombre de projets artistiques intéressants ne peuvent être soutenus.  Dans le cas de projets émanant d'une région, compte tenu du faible nombre de projets proposés, l'absence de soutien a cependant un impact significatif sur la vitalité culturelle.  De plus, la faible densité de population sur de vastes territoires, le nombre limité d'artistes et de structures de production, les difficultés de rétention de créateurs et d'artistes ainsi que les coûts plus importants de production et de déplacement posent des défis quotidiens aux organismes et aux artistes dans les régions.  Il fallait donc aller au-delà des interventions habituelles, faire plus et de façon différente.

Le Conseil se devait donc d'établir un dialogue plus régulier avec les milieux culturels de chaque région.  Il devait aussi tenir compte du fait qu'avec la régionalisation, les milieux locaux établissent leurs priorités d'action.  Dans ce contexte, l'ouverture d'"antenne régionale", un moment évoqué, était non seulement coûteuse mais ne respectait pas la dynamique de prise en charge par les milieux qui s'était opérée au cours des dernières années.

Les efforts du Conseil ont plutôt consisté à rétablir des ponts avec les directions régionales du Ministère et les conseils régionaux de la culture.  Avec les premières, le Conseil a participé à la validation des plans stratégiques de développement culturel et contribué à apporter des éclairages spécifiques sur certaines problématiques artistiques régionales.  Le Conseil s'est en outre fait un devoir d'associer les directions régionales aux pourparlers entourant la conclusion d'ententes avec les régions.

La concertation souhaitée s'est concrétisée par la signature au cours de la dernière année d'accords de coopération avec les conseils régionaux de la culture et avec un regroupement d'organismes artistiques ayant pour nom Arrimage.  Le Conseil a maintenant des accords de coopération touchant l'ensemble des régions.  Le dernier accord a été signé en décembre 2001 avec le Conseil de la culture des régions de Québec et de Chaudière-Appalaches.  Même si le contenu de ces accords varie d'une région à l'autre, certains comportant des mandats spécifiques, notamment sur les modalités de gestion des Prix du Conseil des arts et des lettres du Québec, deux objectifs majeurs sont à la base de chacun d'eux :

  • Documenter les besoins et la situation de la vie artistique et informer le Conseil des projets de développement.
  • Rendre accessible aux artistes et aux organismes la documentation diffusée par le Conseil; offrir un service-conseil aux artistes sur les programmes du Conseil et participer à l'élaboration d'activités d'information, de promotion et de concertation.


Cette volonté de faire plus et surtout d'inviter les milieux régionaux à s'impliquer davantage dans le soutien à la vie artistique, s'est aussi traduite par la signature d'ententes spécifiques avec les conseils régionaux de développement.  À partir des enjeux artistiques inscrits au plan stratégique d'une région, le Conseil, en concertation étroite avec les directions régionales du Ministère et les conseils régionaux de la culture, conclut des ententes spécifiques dont le contenu s'harmonise avec les axes de son cadre d'intervention à l'égard d'une entente de développement artistique.  Ainsi, l'entente peut permettre, selon le cas :

  • De soutenir une vie artistique forte dans les régions par l'appui, entre autres, à des projets artistiques axés sur le développement de liens avec des collectivités et favorisant l'accessibilité de la population à la culture.
  • D'appliquer des mesures spéciales et ponctuelles visant l'émergence et le développement sur le plan disciplinaire.
  • De supporter des initiatives et des projets novateurs issus d'artistes de la relève ou en voie de professionnalisation.
  • D'encourager de nouvelles initiatives visant le développement d'emplois artistiques ou soutenant la rétention des artistes dans leur milieu.
  • De développer et de fidéliser des publics à l'égard des œuvres artistiques régionales.


Une première entente a été signée en juillet 2001 avec le Conseil régional de développement de l'Abitibi-Témiscamingue.  D'une durée de trois ans (2001-2004), cette entente est dotée d'une enveloppe budgétaire de 300 000 $ ou 100 000 $ par année et financée en parts égales par le CRDAT et le Conseil.  L'entente a permis l'élaboration d'un programme dédié exclusivement aux artistes et aux collectifs d'artistes.  Formé d'artistes de la région, le premier jury s'est tenu les 7 et 8 janvier derniers et a recommandé de soutenir 11 projets pour un montant total de 100 000 $.  À titre de comparaison, le Conseil n'avait versé qu'un montant de 21 000 $ en 2000-2001 dans le cadre de son programme de bourses aux artistes.

Une autre entente avec la région de la Mauricie-Centre du Québec vient d'être signée et des discussions sont entamées ou en cours avec les régions de la Montérégie, de la Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine, de l'Outaouais et du Saguenay-Lac-Saint-Jean.



La connaissance des besoins régionaux et le suivi de l'action du Conseil
L'adaptation de nos actions découle de constats posés à la suite de bilans périodiques produits par le Conseil.  À cette fin, le Conseil a commencé à constituer un cahier régional qui réunira, par région, l'ensemble des fiches rédigées sur chacun des organismes demandeurs. Par ailleurs, le Conseil produit une fiche régionale regroupant l'ensemble des informations relatives à une région.  Cette fiche contient les caractéristiques de la région, un constat des statistiques de l'activité artistique par discipline et présente les enjeux artistiques et disciplinaires spécifiques à chaque territoire.  Établis en concertation avec nos partenaires régionaux, ces deux outils nous permettront d'élaborer les orientations générales et disciplinaires du Conseil en matière d'action régionale, et d'informer les jurys et les membres des comités consultatifs sur les spécificités régionales.

L'automne dernier, nous avons produit un document traitant de l'évolution de l'aide financière versée par le Conseil depuis sa création selon les régions administratives et les disciplines.  Ce document sera disponible au cours des prochaines semaines.  À sa lecture, nous constatons que le Conseil a encore du travail à faire pour améliorer ses interventions dans les régions.  Les efforts pour accentuer sa connaissance sur l'impact régional de ses actions doivent en conséquence se poursuivre.



Les perspectives d'avenir
Le Conseil des arts et des lettres du Québec a inscrit à son plan d'activité 2000-2003 l'objectif de renforcer sa présence dans les régions du Québec sur la base d'une diversification et d'une intensification des moyens d'action.  C'est dans ce contexte que le comité des régions s'est réuni le 14 janvier dernier afin d'effectuer le suivi de ce plan d'action.

Les membres du comité des régions estiment que le Conseil est maintenant mieux perçu en région, notamment auprès des organismes.  Ils constatent cependant que les artistes ont encore du mal à comprendre le fonctionnement du Conseil et ont le sentiment que celui-ci les dessert.

En effet, face à la multiplication des intervenants gouvernementaux en culture, les artistes et les organismes ont du mal à comprendre ce qui est de la responsabilité des uns et des autres et en conséquence, à qui, ils doivent s'adresser.  C'est pourquoi les membres du comité des régions souhaitent que l'on améliore les communications auprès des milieux artistiques régionaux.

Nous sommes conscients cependant que le problème ne se situe pas uniquement à ce niveau.  Nous devons avoir le souci de mieux nous concerter afin que les milieux artistiques et culturels aient une image plus cohérente de l'ensemble de nos interventions.  Le Conseil entend donc intensifier ses efforts de concertation, cette fois avec les partenaires gouvernementaux poursuivant les mêmes objectifs au regard du développement culturel.  Ainsi, dans la mesure où les principes de soutien financier à la base de sa création sont respectés, le Conseil pourra s'associer au Ministère ou à d'autres sociétés d'État souhaitant conclure une entente de développement avec les intervenants régionaux ou locaux.

De plus, la création prochaine de conseils des arts par plusieurs municipalités nous ouvre des avenues intéressantes.  En effet, la création de conseils des arts par les nouvelles municipalités élargies ne peut qu'encourager une plus grande implication de leur part dans le financement des arts tout en garantissant une plus grande pérennité de leurs interventions.  Ces conseils des arts partageant les mêmes principes dans l'allocation du soutien financier que le Conseil des arts et des lettres du Québec, on peut aussi penser qu'ils deviendront dans plusieurs régions autant de nouveaux partenaires naturels.




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