Projet de politique de la lecture et du livre


Nous reproduisons ici un texte publié dans la page «Idées» du Devoir du 23 avril 1998 et qui exprime l'opinion du Conseil des arts et des lettres du Québec sur le projet de politique de la lecture et du livre rendu public par la ministre de la Culture et des Communications, Louise Beaudoin.


Une politique gouvernementale de la lecture doit s'engager fermement envers une littérature nationale et celles et ceux qui la créent


Au moment du Sommet où l'on discute du projet de politique de la lecture et du livre, la situation de l'industrie du livre, les difficultés des libraires, le prix des livres, la concurrence dans le marché de l'édition, l'état des collections des bibliothèques, la construction de la Grande Bibliothèque et l'insuffisance des capacités de lecture d'une partie de la population font l'objet de débats parfois passionnés dans les milieux concernés.

Quel que soit l'intérêt de chacune de ces questions, il faut se rappeler qu'une politique de la lecture est l'un des fondements d'une véritable politique culturelle et qu'en ce sens, elle ne saurait être un corollaire du développement d'une grappe industrielle ou d'une réforme de l'éducation. En tant que politique culturelle, elle doit affirmer la place centrale de la littérature québécoise et prêter une attention particulière à ceux et celles qui créent cette littérature ainsi qu'à la lecture comme pratique culturelle.

Pour le Conseil des arts et des lettres du Québec, une politique gouvernementale de la lecture est l'occasion par excellence de situer la littérature québécoise comme forme d'expression cruciale, forte et féconde de notre culture et comme affirmation de notre identité collective. Bien que le projet de politique encourage la création littéraire et certains aspects de la diffusion des livres d'ici, il ne privilégie pas de mesures suffisamment vigoureuses pour augmenter la présence, la visibilité et l'accessibilité de la littérature nationale.

Ainsi, une politique de la lecture devrait reposer sur un certain nombre de mesures volontaristes de reconnaissance de la littérature québécoise. Or cette reconnaissance commence par un soutien réel à ceux et celles qui créent cette littérature.

Le Québec peut être fier de ses romanciers, poètes, essayistes et dramaturges, hommes et femmes. Pourtant, seulement une poignée d'entre eux réussissent à vivre de leurs droits d'auteur, quelle que soit l'importance de leur œuvre et malgré la notoriété dont plusieurs jouissent. Une politique de la lecture doit viser la reconnaissance du métier d'écrivain, de la valeur artistique et de la dimension sociale de la profession. Elle doit permettre d'améliorer les conditions socio-économiques des écrivains et des auteurs en leur garantissant une rémunération juste et raisonnable pour leur travail; assurer un soutien accru à la création littéraire et à la traduction des œuvres québécoises; et permettre aux auteurs d'œuvres de non-fiction, tels les essais et les biographies, d'avoir eux aussi accès à des bourses d'écriture.

La promotion et la diffusion de la littérature québécoise sont des enjeux de taille dans le cadre d'une politique qui a pour objectif de faire de la lecture une pratique populaire. Il est important pour les auteurs québécois d'être connus, diffusés et lus si l'on veut qu'ils figurent dans des encyclopédies, qu'ils soient tenus pour importants et donc fréquentables par un plus grand nombre de lecteurs. La politique de la lecture doit donc prévoir des mesures pour accroître le rayonnement et le degré de pénétration des livres et des périodiques culturels québécois tant sur le marché intérieur qu'à l'international. Que la Bibliothèque idéale de Lire présentée par Bernard Pivot ne comporte qu'un seul titre québécois sur 2 401 est tristement éloquent : on ne saurait trop insister sur l'importance de soutenir le rayonnement international de la littérature québécoise dans la francophonie et ailleurs.

Mais c'est avant tout au Québec même que des actions peuvent être entreprises. Actions qui consisteraient notamment à favoriser la disponibilité en librairie d'un plus grand nombre d'ouvrages québécois et à inciter les bibliothèques scolaires et municipales à acquérir plus de livres et de périodiques culturels québécois.

Les bibliothèques publiques, qui sont les plus importants acheteurs de livres, sont au cœur de toute stratégie d'accessibilité de la population à la lecture. Il nous faut renforcer le rôle essentiel que doivent jouer les bibliothèques comme foyers de lecture et du livre dans chaque ville ou village autour desquels gravitent toute l'année durant lecteurs et auteurs; la politique doit soutenir l'amélioration et la professionnalisation de leurs services et confirmer les bibliothèques comme lieux privilégiés de sensibilisation à la lecture et d'animation culturelle et sociale.

Enfin, la politique de la lecture, en tant que politique gouvernementale, doit refléter un engagement concret et soutenu du ministère de l'Éducation à cause du rôle évident de l'école dans le développement du goût de la lecture et de la connaissance de notre patrimoine littéraire. Ainsi, la littérature québécoise doit être présente dans les programmes de tous les ordres d'enseignement. Si la réforme de l'éducation annonce quelque progrès à ce chapitre, les curriculums scolaires, notamment au collégial, doivent davantage intégrer la littérature québécoise. Pour une école, l'achat de livres, l'organisation de concours de poésie, l'accueil d'écrivains devraient faire partie de la vie quotidienne des élèves. Il faut espérer que les divers intervenants du milieu scolaire qui participent au Sommet prendront des engagements clairs pour que l'école québécoise devienne enfin une «école culturelle».

Le Conseil reconnaît que les objectifs visés et les mesures proposées par le projet de politique auront sans aucun doute pour effet de développer davantage le goût de la lecture chez les publics de tous les âges et particulièrement les jeunes, et d'offrir un meilleur accès aux livres et un plus vaste choix de lectures notamment par l'enrichissement des collections des bibliothèques scolaires et publiques, la mise en réseau des bibliothèques et la concrétisation du projet de construction de la Grande Bibliothèque du Québec.

Outil privilégié d'acquisition des connaissances, la lecture est indissociable de l'accès à la culture. Cette politique de la lecture sera, nous l'espérons, l'occasion de donner un nouveau souffle à la politique culturelle et de raffermir les assises de la littérature québécoise.




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