Les artistes Inuits Nancy Saunders, Mattiusi Iyaituk et Qumaq Mangiuk au bord de la Seine, à Paris

© Louis Gagnon

Qumaq Mangiuk, Mattiusi Iyaituk et Nancy Saunders dans les ateliers de l'ÉNSBA de Paris

© Louis Gagnon

Mattiusi Iyaituk et sa sculpture réalisée à Paris | Qumaq Mangiuk échange avec le public

© Sarah Rogers | Nicole Gesnot

Oeuvres de Nancy Saunders réalisées en résidence à l'ENSBA de Paris

© Nancy Saunders

Les artistes français Patrice Alexandre, Anaïs Ang et Cécilia Breuil, au Nunavik, en 2015.

© Consulat général de France à Québec
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12 avril 2017 Du Nunavik à la Ville Lumière, une odyssée inuite
En janvier et février derniers, les artistes inuits Mattiusi Iyaituk, Qumaq Mangiuk et Nancy Saunders étaient accueillis à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris (ENSBA). Ils étaient accompagnés par Louis Gagnon, directeur du Département de muséologie de l’Institut culturel Avataq. Leur résidence était la contrepartie de celle effectuée par des élèves de l’ENSBA en 2015 dans la communauté inuite d’Aupaluk. Ces échanges ont été rendus possibles par le Conseil des arts et des lettres du Québec, l’ENSBA, le Consulat général de France à Québec, l’Institut culturel Avataq et l’Administration régionale Kativik.

Le sculpteur émérite Mattiusi Iyaituk a relaté son expérience à la journaliste Sarah Rogers dans Nunatsiaq News. « La première chose qu’ils voulaient que je leur apprenne, c’était à polir la pierre. Ils travaillent principalement le calcaire, qui ne se polit pas, contrairement à la stéatite. J’ai surtout cherché à leur enseigner à sculpter sans dessiner au préalable, et à répartir le centre de gravité de leur pièce sur trois points d’appui pour assurer son équilibre. » En guise de démonstration, il a sculpté une grosse pièce à partir d’un bloc de stéatite brésilienne que l’école avait commandé spécialement à son intention.

Pour la jeune Nancy Saunders, fraîchement diplômée en arts visuels, l’aventure parisienne se doublait d’une classe de maître auprès d’un aîné vénéré dont les œuvres se trouvent dans les plus grands musées du monde. Parallèlement, elle a appris des Français à faire un moule à partir d’une sculpture en cire, et à la couler en bronze, une technique inconnue au Nunavik.

Deux rapports à la création

La résidence a mis en lumière la différence d’approche fondamentale entre les cultures, qu’elle résume ainsi : « les Inuits interrogent la pierre et travaillent par intuition. Souvent, ils rêvent de leur sujet. Ils ne font pas de projet, ils sont dans le geste. Les Français planifient, taillent la pierre en carré et décrivent leur projet avant de commencer. Tout passe par les mots. Nous, on travaille surtout en silence. »

Mattiusi Iyaituk explique que la forme originale de la pierre inspire le sujet à l’artiste inuit. « Nos œuvres racontent notre histoire, les légendes que nous ont contées nos parents. Elles écrivent notre vie. Il m’arrive de laisser des zones brutes quand la pierre ne me parle pas, avec l’intention de les retravailler plus tard. Il y a une quarantaine d’années, quand on a voulu acheter une de ces pièces qui n’étaient pas finies à mon sens, j’ai découvert que je faisais de l’art abstrait. »

Les échanges avec les étudiants ont fréquemment renvoyé Nancy Saunders à la crise identitaire qu’elle exprime par son art « en s’obstinant à marier des matériaux qui ne vont pas ensemble, comme le graphite et l’aquarelle. » Née de mère Inuite et de père Québécois, elle s’est souvent sentie en porte-à-faux entre deux cultures. « Le plus étrange, c’était que les Français me suggéraient de lâcher l’étiquette ‘artiste inuite’ et de me définir seulement comme ‘artiste’, mais me déconseillaient d’expérimenter en intégrant à la pierre des matériaux non traditionnels comme le plâtre, la résine ou la styromousse. »

Des victoires personnelles

Les discussions intellectuelles devenaient parfois très émotives. « Pour moi, l’Inuite est indissociable de l’artiste. Ça m’a poussée à m’interroger sur mes responsabilités et sur la liberté. En tant que femme inuite, est-ce que je peux choisir mes sujets, mes matériaux, sans trahir ma culture? » Ce questionnement sur sa démarche s’est soldé par l’affirmation de son identité, et son détachement de l’opinion des autres. « J’en suis sortie plus sûre de moi. J’ai découvert ma force et appris à m’affirmer professionnellement. »

Pour sa part, la peintre, dessinatrice et graveure Qumaq Mangiuk a découvert avec enthousiasme les techniques de la fresque et de la mosaïque. Elle a l’intention de les appliquer à Ivujivik pour utiliser les centaines de petites pierres qu’elle amasse ou qu’on lui apporte depuis des années. Elle a aussi rencontré le public lors d’une exposition de ses œuvres sur papier.

Au cours de leur séjour, les artistes ont rencontré Jean-Marc Bustamante, le directeur de l’ENSBA, ainsi que des représentants du Musée de l’Homme,  des conservatrices du Musée du Louvre, et des membres de la Délégation du Québec à Paris. Entre deux sessions de travail, ils ont visité musées et monuments, et même un marché aux puces où ils ont trouvé des outils intéressants. Mattiusi Iyaituk a aussi profité de son séjour pour surmonter son vertige en se rendant au sommet de la Tour Eiffel. Il n’y a pas de petite victoire.

Cet article fait partie de l’infolettre À L’OEUVRE du mois d’avril 2017.

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