Épisode 2 | Walter Boudreau et Keiko Devaux
Composer de la musique relève-t-il du don de soi, de l’intime?

Le compositeur et chef d’orchestre Walter Boudreau et la compositrice Keiko Devaux discutent du caractère émotif, quasi kinesthésique de la musique et de leurs démarches de création.

Les discussions ayant menées à la création de la série DIALOGUES ont été enregistrées à l’occasion de la remise du Prix du CALQ – Oeuvre de la relève à Montréal pour lequel Clara Dupuis-Morency, Keiko Devaux et Sarah Madgin étaient finalistes.

Production : Conseil des arts et des lettres du Québec,
en collaboration avec Culture Montréal
Conception sonore, montage et musique originale : Magnéto
Animation et réalisation : Julie Laferrière
Graphisme : Caserne

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Je m’appelle Julie Laferrière et vous écoutez Dialogues, un espace de rencontre entre deux créateurs qui explorent ce qui les distingue et les unis, tant sur le plan créatif que générationnel.

Cet épisode donne la parole à la compositrice originaire de la Colombie-Britannique, établie à Montréal, Keiko Devaux et à l’incontournable Walter Boudreau. Les deux artistes se connaissent pour avoir déjà collaboré et se retrouvent aujourd’hui avec une évidente joie. D’entrée de jeu ils se présentent à vous.

DIALOGUES, le balado du Conseil des arts et des lettres du Québec. Avec Keiko Devaux et Walter Boudreau.

Keiko Devaux (KD) : Je suis une compositrice, enseignante de piano. Musicienne, créatrice, collaboratrice… Tout simplement. Je continue à étudier.

Walter Boudreau (WB) : Moi je suis un compositeur, un musicien, un instrumentiste, un chef d’orchestre et aussi, entre guillemets, un administrateur des arts parce que j’en suis à ma trente deuxième année à la tête de la Société de musique contemporaine du Québec, à titre de directeur artistique. Alors je porte tous ces chapeaux. Et leurs poids, sur mes lourdes épaules.

KD : Walter est assez connu et c’est un artiste dont j’avais beaucoup entendu parler avant notre rencontre. Il m’a surprise, il était beaucoup plus sensible et émouvant que je ne l’aurais pensé, et pour moi, c’était vraiment touchant. Parce quand j’écoute la musique de Walter, je ne sais pas trop comment décrire les musiques des autres, c’est exigeant, complexe et j’avais des attentes de quelqu’un qui serait un peu plus rigide et je trouvais qu’il était vraiment sensible, vraiment émotionnel.

WB : J’ai connu Keiko à travers le concours, de l’orchestre de l’Université de Montréal, un concours annuel ou un compositeur ou une compositrice est choisie pour composer une œuvre qui sera créée par l’orchestre. Étant donné qu’on faisait une coproduction, on m’a demandé si je voulais bien prêter mon expertise au jury qui était pour déterminer non pas l’œuvre, mais la personne qui était pour gagner car on a jugé à partir d’autres œuvres des gens qui avaient appliqué.

« À perte de vue » une composition de Keiko Devaux, interprétée par l’Orchestre de l’Université de Montréal dirigé par Walter Boudreau.

WB : J’ai été immédiatement frappé par l’originalité et la profondeur aussi, parce que Keiko est une très jeune femme mais elle compose déjà une musique d’une grande maturité. Je considère Keiko comme étant une espèce de néo impressionniste si on veut. C’est quelqu’un qui utilise une palette orchestrale assez particulière. Donc elle nous impressionne, elle crée des impressions.

J’aimerais vous entendre sur votre façon de créer. Qu’est-ce qui vous inspire ? Comment vous travaillez ?

KD : En général, ça change tout le temps. Vraiment. Mais pour moi, c’est l’expérience. L’expérience des autres sons, des autres genres de musique. Des fois cela peut être l’expérience d’un vol d’oiseau ou quelque chose dans le passé. Pour Ombra, ce qui m’a inspiré, pour la première fois, c’était quelque chose de vraiment concret, c’était l’instrument de Elinor Frey, le violoncelliste, qui était un instrument baroque à cinq cordes. Il y a plein de choses intéressantes dans cet instrument ainsi que dans la technique de jeu d’Elinor. J’ai pris ça comme une opportunité de vraiment parler avec elle. D’écouter l’instrument, d’écouter la musique baroque italienne. J’ai écouté les arias les récitatifs, les voix et les instruments de cette époque et j’ai essayé de recréer les aspects de cette expérience purement musicale mais dans un contexte plus contemporain.

[ Extrait de Ombra, de Keiko Devaux]

Est-ce que d’être créateur, d’être artiste, d’être compositeur / compositrice et le fait de devoir se soucier de l’aspect administratif de notre carrière. Est-ce que c’est antinomique ou est ce qu’il faut conjuguer ces deux réalités là ?

WB : Je crois qu’il faut conjuguer ces deux choses-là. Parce que si on veut être le maître de son destin, il faut le gérer son destin. Quand je suis assis, je compose ma musique. C’est moi qui est le maître après Dieu. C’est moi qui décide si ça va être un fa dièse qui va suivre un mi ou un ré dièse qui va suivre un do. Et en ce qui a trait à la gestion, entre guillemets, de notre vie en tant que citoyen ou citoyenne dans la société, je pense qu’il est très important qu’on puisse prendre en charge et avoir une large part d’input dans ce qui va influer sur le déroulement de notre carrière. Vous savez, j’ai toujours pensé que le juste équilibre entre un gouvernement, ou un État, qui prend soin de ses citoyens c’est très important. On le vit ici mais aussi un libre arbitre où nous tous sommes en mesure de gérer une partie de notre destin.

Et ça, ça vient avec une responsabilité. Je l’ai appris comme chef d’orchestre, je dois être très responsable, je dois gérer le temps, je dois gérer les gens avec qui je travaille. Comme compositeur, je dois gérer la production de mes partitions, je dois gérer le temps aussi où il y a des deadlines, des échéanciers à respecter. Et aussi comment est-ce qu’on veut développer notre carrière, parce que la personne qui est la mieux placée pour déterminer et dicter comment elle voudrait que sa carrière se déroule, c’est la personne qui la vit cette carrière-là. Donc d’être assis avec une couche de bébé une suce dans la bouche en attendant que maman l’État s’occupe de nous, je pense que ça serait un peu bête, mais tel n’est pas le cas.

Keiko, vous appartenez à une génération où le soutien et les ressources que propose les gouvernements, ou différentes associations, différents conseils, ça existe, mais ça vient aussi avec une autre sorte de responsabilité c’est à dire les demandes de subventions. Est-ce que vous trouvez que ça se passe bien dans votre carrière? Est-ce que cela occupe trop de place?

KD : Pour moi, faire des demandes de bourses, c’est un privilège. J’ai des amis aux États-Unis, et dans d’autres pays où il y a beaucoup moins d’aides, et j’en suis consciente comme j’ai déjà dix enregistrements et j’ai reçu quelques commandes d’œuvres et des bourses. Et oui c’est du travail. Ça prend beaucoup plus de temps que je ne le pensais quand j’étais plus jeune. Mais c’est là, c’est une opportunité. Puis il y a beaucoup de monde qui n’ont même pas ce choix. Des fois, je préférerais juste composer. Mais quand je commence à être négative, il faut que je me rappelle que c’est vraiment un privilège, et en premier lieu le fait d’avoir cette opportunité de simplement faire des demandes.

Il faut que je travaille. J’ai 36 ans donc j’ai des choses à faire. J’ai des responsabilités. Il faut chercher des bourses, il faut qu’on plonge dans le monde compétitif. C’est vraiment nécessaire. Ce n’est pas comme du travail supplémentaire, c’est pour pouvoir vivre et faire de la musique pour. Pour souffler.

WB : Le soutien aux artistes est très important. Surtout pour les artistes qui font de la création. Si on regarde la France avec Radio France, ou si on regarde, avec toutes ces politiques culturelles, l’Allemagne. Vous savez les Allemands, après la Deuxième Guerre mondiale, ont préféré reconstruire les maisons d’opéra, puis les orchestres plutôt que de manger tellement ces gens-là aiment la musique. La même chose dans les pays scandinaves, la même chose en Angleterre.

Je pense à quelqu’un Stockhausen par exemple, qui, s’il n’y avait pas eu la radio allemande VDR derrière lui, n’aurait jamais pu faire toutes les recherches, les développements qu’il a fait, parce qu’ils ont investi des fortunes là-dedans et c’est maintenant dans le patrimoine universel. Les Rolling Stones disent we’re in it for the money. Ce n’est pas ça le monde de la création, c’est pas ça du tout. C’est un autre monde et c’est un monde qui a besoin de soutien. Je donne toujours l’exemple aux populistes qui disent « Oh parce que vous ne rapportez pas assez, etc. ». Donnez-nous une chance, attendez un peu mais attendez pas qu’on meurt! c’est intéressant d’avoir une reconnaissance de notre vivant.

Est-ce que l’urgence est un moteur ? Quand on n’a pas le choix, il faut créer. Est-ce que c’est un bon moteur ?

KD : Moi j’essaie de plus en plus de m’éloigner de l’urgence. Je trouve que les gens en général travaillent souvent dans des moments intenses. Pour moi ça prend une date limite, ça c’est important. Il faut que je prenne le temps pour me reposer, laisser le temps rouler un peu puis retourner à la création, me plonger profondément dans l’œuvre, sinon je fais toujours la même chose. Donc pour aller plus loin, il faut que je relaxe. L’argent est un bon moteur pour travailler, mais ça crée un peu de répétition je pense.

WB : Quand j’ai reçu sa partition, j’avais déjà entendu sa musique, tout de suite j’étais dans son intimité la plus totale. Parce que les musiciens, c’est ça qui est terrible, parce qu’on ne peut pas se cacher, on ne peut pas se raconter des histoires. Les gens peuvent se mentir. Les politiciens vous disent quelque chose et pensent complètement l’inverse. Mais on ne peut pas faire la même chose, nous les musiciens, on ne peut pas faire ça parce que dès que je joue une mesure de Keiko je suis dans le plus profond de l’âme de cette personne-là. Et laissez-moi vous dire que c’est effrayant.

Faut que les gens fassent très attention. Moi j’ai toujours dit après un concert, que ça soit ma musique ou la musique de quelqu’un d’autre, que je ne veux pas entendre la moindre critique parce que j’ai travaillé comme un fou pour monter toute cette œuvre-là et que je suis rentré dans la personne, dans le personnage.

On vit quelque chose d’une intensité comme vous n’avez pas idée, et on a rien pour se protéger. Strictement rien pour se protéger, à partir du moment où est ce qu’on est en train d’être joué, que ce soit moi qui me joue, qui joue quelqu’un d’autre ou quelqu’un d’autre qui est joué par quelqu’un d’autre, on est… C’est épeurant!

Est ce qu’il faut être très fort quand on fait le métier de compositeur pour toutes ces raisons? Est ce qu’il faut être très fort ou très vulnérable?

KD : Pour moi c’est vulnérable. Mais c’est quoi fort ? D’être vulnérable, c’est fort; ce n’est pas comme une faiblesse. Il faut être courageux, on est vulnérable. Et ça c’est fort.

WB : Vous savez, je pense que Keiko va être d’accord avec moi, les notes, c’est une excuse. C’est une excuse pour notre expression. Parce qu’on s’exprime, là je vous parle en français mais je ne vous dis pas le centième de ce que je peux vous dire. Parce que quand je vous parle, dans ma tête, j’entends une grosse caisse qui va rentrer là, j’entends les violoncelles qui vont gratter… Parce que tout ça me roule en tête. Et Keiko et moi parlons un langage qui est très abstrait. La musique c’est abstrait. Stravinsky le dit, la musique, ça ne veut dire, ça veut tout dire. Ça en dit tellement qu’on n’est pas capable de la saisir vraiment…

[musique]

DIALOGUES, un balado enregistré lors de la 4e édition du prix Oeuvre de la relève à Montréal, décerné par le Conseil des arts et des lettres du Québec. Une production du Conseil des arts et des lettres du Québec, en collaboration avec Culture Montréal.
Réalisation et entrevues : Julie Laferrière.
Conception sonore : Magnéto.
Avec la participation de Nicole Brossard et Clara Dupuis-Morency.

Le dialogue se poursuit entre René Derouin et Sarah Madgin.
Écouter le troisième épisode